Modibo Keita
"Notre liberté serait un mot vide de sens si nous devions toujours dépendre financièrement de tel ou tel pays"
Les rêves et les ambitions de cet homme hors du commun dépassent de loin les frontières de son pays. Modibo Keita était un panafricaniste et un tiers mondialiste convaincu. Il partageait cette conviction avec les grands nationalistes de son temps, Gamal Abdel Nasser d’Égypte, N’Krumah du Ghana, Ahmed Ben Bella d’Algérie, Nehru d’Inde, pour ne citer que ceux ci.
L’homme est né le 04 juin 1915 à Bamako-coura, un quartier de Bamako. Fils de Daba et Hatouma (Fatoumata) Camara, Modibo fit ses études primaires de 1925 à 1931 à l’école primaire urbaine de Bamako. En 1931 il rentre au lycée "Terrasson de Fougère" (actuel "lycée Askia Mohamed). Trois ans plus tard, il fit à l’école normale supérieure William Ponty de Gorée en 1934, où il sortira major de l’AOF en 1936. Ses professeurs le signalèrent comme un instituteur d’élite, très intelligent, mais anti-français et un agitateur de haute classe à surveiller de près.
Son premier poste d’instituteur fut à l’école rurale de Bamako Coura où Mamadou Konaté, l’ancien surveillant général de Terrassons de Fougères est Directeur. Le jeune maître s’attache au directeur qui le prend en estime. Modibo KEÏTA se révéla bon maître, travailleur et consciencieux, particulièrement actif. Il adhère à plusieurs associations, d’ailleurs il fonda avec Mamadou Konaté, "l’Association des lettrés du Soudan" qui deviendra par la suite le "Foyer du Soudan". Il s’investit dans les activités culturelles et anime le groupe « Art et Travails » qui le rapprocha des jeunes. Il participa à la mise en place du syndicat des enseignants du Soudan.
En 1939, il est muté à Sikasso, où il retrouva son condisciple Jean Marie KONE. Les deux hommes renforcèrent leur amitié. Le premier séjour sikassois est court, mais il revient dans la capitale du Kénédougou comme directeur du cours normal, chargé de la formation des moniteurs d’enseignement du cadre secondaire en 1943. Il crée la même année avec le Voltaïque Ouezzin Coulibaly, le syndicat des enseignants de l’A.O.F. Il crée avec son ami Jean Marie un journal ‘‘l’œil du Kénédougou’’ qui dénonçait les abus de l’administration coloniale. Modibo entreprend pendant ce second séjour sikassois d’informer la population du Kénédougou de l’abolition du travail forcé. L’administration coloniale et « ses supports féodaux » s’étaient bien gardés de diffuser une aussi importante nouvelle. L’homme est très vite perçu comme un ennemi. Le gouverneur Louveau le juge « illuminé et dangereux » en employant « son ascendant sur les anciens tirailleurs et une partie des fonctionnaires à désagréger les chefferies indigènes et à combattre par tous les moyens l’autorité de l’administration française ». On lui refuse l’autorisation administrative de participer au congrès constitutif du RDA à Bamako. Suite à un télégramme qu’il adressa aux différents comités RDA et au ministre de la F.O.M dans lequel il dénonce le « régime esclavagiste » instauré par l’administrateur Rocher dans le cercle de Sikasso, lui valu une poursuite judiciaire. Finalement comme tout bon leader, l’homme n’échappe pas à la règle du temps celui de séjourné en prison. Il fut condamne à 6 mois de prison le 11 février 1946. Ecroué le 21 février à la prison de la santé à Paris, il sera relâché le 11 mars 1947.
En 1947 Modibo Keita deviendra le secrétaire général du premier bureau du RDA, section soudanaise (US RDA).
Il fut conseiller général en 1948 au titre de la circonscription de Bamako - Kita. Sa candidature aux élections pour le conseil de l’Union Française en 1953 provoque une crise interne au sein de l’US RDA qui laissa des traces. Son adversaire était Tiémoko Diarra dont le mandat arrivait à l’expiration. Ce dernier avait le soutien de Mamadou Konaté. Malgré les interventions, Modibo a maintenu sa candidature. Finalement Tiémoko Diarra retira sa candidature au dernier moment pour sauvegarder l’unité du parti. Une année plus tard il obtient un siège à l’Assemblée territoriale. Le 26 novembre 1956 l’homme fut élu maire de Bamako. C’est aussi l’année où il entra à l’assemblée nationale française dont il sera le premier vice-président africain. Il participe à l’élaboration de la loi-cadre Defferre et sera, deux fois, Secrétaire d’Etat dans les gouvernements Bourgès-Maunoury et Gaillard en juin et novembre 1957 sous De gaule, pendant la crise algérienne. En 1958, il devient président de l’Assemblée constituante de la fédération du Mali, puis président du Conseil après les élections de mars 1959.
En prononçant le discours de clôture de l’Assemblée constituante fédérale à Dakar en janvier 1959 après avoir affirmé que la fédération du Mali reste ouverte à tous les États, il fait jurer un serment de fidélité à tous les participants.
Le 20 juillet 1960, il devient le chef du Gouvernement de la fédération du Mali. Mais c’est dans l’Union soudanaise RDA que s’accomplit son destin national. Après l’éclatement de la fédération du Mali, le congrès extraordinaire de l’USRDA du 22 septembre 1960 à Bamako proclama la république du Mali et Modibo en devient le premier Président. Il dira ce jour « Nous demeurons certes fidèles à l’idée de la fédération africaine, nous nous considérons toujours liés par la fédération, il est indispensable que la république Soudanaise s’affirme sur le plan africain et sur le plan international... La république du Mali est née. Le Mali continue. Le mot Mali continuera de résonner comme un gong, sur la conscience de tous ceux qui ont œuvré à l’éclatement de la fédération du Mali ou qui s’en sont réjouis. Nous restons mobilisées pour l’idée de la fédération qui, malgré tous demeure une semence virile de l’unité africaine ».
Modibo prend une part active à la conférence des non alignés à Belgrade du 1er au 6 septembre 1961 et contribue positivement à dégager et à préciser le concept de « neutralisme positif.
Fédéraliste convaincu, Ie Président joua un rôle déterminant dans la constitution de l’O.U.A, le 25 mai 1963 à Addis-Abeba. Pour la petite histoire une des articles de la constitution stipule que le Mali est prêt à céder partiellement ou totalement son territoire pour l’unité africaine.
Le grand nationaliste engagea le Mali auprès de tous les mouvements de libération des pays africains encore sous la domination coloniale (Angola, Mozambique, la Rhodésie...
De 1960 à 1963, le Mali va connaître une expérience exaltante. Les jeunes "la force de la nation" feront l’objet d’attentions particulières. Plusieurs structures(organisations éducatives et culturelles) vont être créées à leur endroit. Le mouvement des pionniers pour développer l’esprit patriotique. Le service civique pour assurer la formation politique et civique de ceux qui vivaient dans les campagnes et des structures de groupement et de coopération furent créées pour établir une économie rurale socialiste. Les Brigades de Vigilance ou la Milice populaire furent mises en place pour assurer un rôle d’encadrement. L’éducation nationale fut radicalement transformée pour l’adapter à la réalité et à l’intérêt national. Ce en mettant en place un enseignement de masse et de qualité qui décolonise les esprits et réhabilite l’homme africain.
Afin de favoriser l’indépendance économique, Modibo Keita et son équipe s’attelèrent à la création de plusieurs petites industries : cimenterie, sucrerie, rizerie, tannerie, usine de céramique, manufacture de tabacs et
d’allumettes, usine de textile, abattoir frigorifique, conserverie, huilerie etc.. Une quarantaine de sociétés et entreprises d’états ainsi que beaucoup d’écoles et de dispensaires verront le jour entre 1960 et 1967. La monnaie nationale le franc malien fut créé le 1er juillet 1962.
Avec l’africanisation des cadres et la création des sociétés et entreprises d’État, le Président entendait rendre aux Maliens la maîtrise de leur destin. L’option socialiste et anticolonialiste dans un contexte néo-colonial relevait de la gageure. Dans ces conditions les erreurs ne pardonnent pas. Ils voulaient affirmer la souveraineté totale du pays et débarrasser le peuple des séquelles du colonialisme. Modibo voulait faire du pays la patrie de tous les nationalistes et combattants de la liberté. C’est ainsi qu’il accorda l’asile politique aux responsables des « partis progressistes » écartés du pouvoir dans leurs pays, comme le PAI, Mahjemoud Diop du Sénégal ou de Sawaba Bakari Djibo du Niger.
Comme l’humanité, aucun régime d’ailleurs n’est parfait, des problèmes économiques graves vont très vite apparaître. La primauté de la politique sur la compétence administrative et technique entraînera un certain attentisme et une démoralisation des fonctionnaires. L’absence de conviction et l’opposition de certains cadres chargés d’appliquer les décisions aboutira souvent à l’échec des réalisations. Le paysan malien ayant une conception de la solidarité différente de celle qu’on lui proposait n’adhérera pas au système coopératif. Les champs collectifs seront délaissés et un marché noir se développera pour la commercialisation des produits agricoles. Ainsi, certaines usines qui devaient utiliser ces produits comme matière première vont avoir des problèmes d’approvisionnement. Ce qui fera des "acquis du peuple"( les sociétés et entreprises d’État) de véritables fardeaux économiques, le manque de rigueur et de conviction des gestionnaires, les sabotages par certains opposants seront là un moyen d’affaiblir le régime. Ainsi ce fut la résurrection de l’opposition politique. Le 20 juillet 1962, Fily Dabo Sissoko, Hamadoun Dicko et Kassoum Touré appellent les commerçants à manifester leur hostilité à la réforme monétaire. Ces opposants seront condamnés et exécutés en 1964 par un tribunal populaire. Au sein de l’U.S.R.D.A deux tendances vont se manifester : la droite partisane d’une économie libérale va mener une campagne subversive et la gauche fervente du socialisme que Président soutenait, était composé de l’U.N.T.M. et le mouvement de la jeunesse..
La défaillance économique, la "guerre des clans", la dégradation du militantisme, et la chute du Docteur Kwamé Nkrumah vont entraîner la radicalisation du régime. Le 1er mars 1966 est créé le Comité National de Défense de la Révolution (C.N.D.R.) doté des pleins pouvoirs. En 1967 les jeunes de la J.U.S.R.D.A et l’U.N.T.M. vont organisèrent de gigantesques manifestations réclamant un assainissement des structures économiques et une épuration politique. Le conseil national des jeunes va déclencher "l’opération taxi" et "l’opération villa". Il s’agissait là d’une campagne de saisie de véhicules et de lutte contre la spéculation foncière visant les agents de l’état présentant des signes extérieurs de richesse. Le 22 août 1967 commencera "l’an un de la révolution" et la prise en main du pouvoir par le C.N.D.R. le Bureau Politique National et l’Assemblée Nationale seront dissoute. Le revirement monétaire de 1967 pour mettre fin à la dégradation du franc malien ne permettra pas de redresser la situation. Bref la crise économique et les abus et les exactions la milice populaire entraîneront le déclin du régime.
Comme les autres figures emblématiques son rêve sera très tôt brisé ! Alors qu’il revenait de Mopti à Bord du Bateau Général SOUMARE, Modibo KEÏTA fut informé d’un éventuel coup d’état que l’Armée fomentait à Bamako. Il informa sa délégation non pas pour organiser la riposte mais pour leur demander de garder le sang froid avant d’ajouter : « j’irai à Bamako quelle que soit la situation...Même s’il y a le feu ». En réponse à sa femme officiel(il en avait trois) qui lui demandait s’il n’a pas reçu de nouvelles de Bamako, il dira « Pense à l’histoire, a ce qu’on pourra dire demain ». Aux jeunes pionniers de Koulikoro venus le saluer et l’adresser de leur indéfectible attachement, Modibo tient des propos d’une portée politique et historique : « L’avenir du Mali, ce n’est pas moi, ni ceux qui viennent de prendre le pouvoir à Bamako, mais c’est vous ». Après son arrestation, il fut conduit à la permanence de l’USRDA. La junte militaire lui demanda de renoncer au socialisme et de se séparer des membres de son entourage, sa réponse fut « Pas question, ici au Mali, nous sommes dans un pays de droit et de démocratie. Nous respectons l’indépendance et la volonté populaire. C’est le peuple qui a opte pour le socialisme, par le congrès extraordinaire du 22 septembre 1960. Le socialisme n’est donc pas mon choix tout seul, demandez au peuple ce qu’il en pense. Quant à mes collaborateurs, jusqu’à nouvel ordre, je leur fais confiance ».
Modibo était conscient qu’il remplissait une fonction qui « dépasse de loin sa personne ». Il s’identifie au Mali et devient un personnage « dont la vocation est d’être la voix de la nation ». Comme pour tout dire il se rallie à la célèbre formule de Juvénal : « Vitaur inpendere vero » c’est-à-dire « consacrer sa vie à la vérité » ou « mourir pour la vérité ».
L’hebdomadaire ‘‘Jeune Afrique’’ qui commenta « le coup de Bamako » écrit : « il sait lutter pour ses convictions, avec patience et méthode...le prestige moral qu’il a apporté à son pays est considérable. Dans les instances interafricaines, sa parole a du poids... Il se conduisait sans complexe avec les dirigeants des pays de l’Est ou de l’Ouest qui venaient proposer de l’aide à son pays. Avec Modibo à la tête du pays aucun compromis n’était possible en ce qui concerne la souveraineté, de cela, nous sommes surs. Seuls entrait en ligne de compte l’intérêt du Mali... en tout cas quoi qui arrive à présent, Modibo restera aux yeux de la génération d’africains dont nous sommes ce qu’il a été. Un homme politique incorruptibles ».
La junte militaire l’isola presque totalement au camp de Kidal (+ 50 °C le jour, et - 5 °C la nuit) à près de 1 500 kilomètres de la capitale, dans le Nord-Est du pays (quatre courriers par an). Tout cela pour le faire oublier par le peuple. Toute allusion publique aux aspects positifs de son régime était interdite. Mais, le 8 mai 1977 les Maliens bravant l’autorité militaire défilent à Bamako en scandant "Vive Modibo".
Une semaine plus tard, le père de la nation malienne devait mourir en détention dans des conditions obscures.
Ce 16 mai 1977, pris de malaise Modibo reçoit de force une piqûre administrée par le médecin Faran Samaké. Quelques instants plus tard après l’homme avec la gorge enflammée, nous quitta pour de bon. Le médecin auteur de la piqûre se suicidera en 1978 emportant son secret dans sa tombe. Le peuple malien apprendra la mort du leader charismatique par un communiqué laconique : " Modibo Keita, ancien instituteur à la retraite est décédé des suites d’un œdème aigu des poumons ". Ainsi s’acheva la vie du légendaire Mandinka. Dort en paix Modibo le flambeau ne s’éteindra pas.
L’homme s’est illustré par son endurance à la tache, son intégrité en toute preuve, sa combativité et son sens de l’organisation.
Dans un Numéro prochain nous parlerons du parcours du porte Flambeau, sur les grands chantiers de l’intégration et de l’unité africaine.
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